alchimie de la douleur
de Baudelaire à Nelligan ou l’inverse
Passer la nuit à se retourner dans le lit comme une carpe au soleil. Il se passait quelque chose, la lune peut-être, oh non cette fois pas la lune, j’attendais pour voir. Cette sensation d’imploser en période d’insomnie aigüe est fascinante. Au bout de quelques heures cependant, des longues heures, elle devient terrifiante. Alors écrire et ça passe comme une nuit de sommeil, sans conscience du sablier qui s’égrène, un écran de veille ou un rêve éveillé c’est pareil. Ça commence par une lueur de fébrilité, puis ça se transforme en une excitation dévorante, ça habite tous les membres sans exception à commencer par les yeux, alors pourtant qu’on est crevé et que les paupières tombent lourdement. Avant, j’étais habituée avant. On sait toute la force de la nature, mais mon corps y répond parfois de façon telle que c’est perte de contrôle, soumission totale. L’air était trop dense encore à quatre heures du matin… L’une des réalités hivernales les plus communes en nos terres d’Amérique remontait sur les planches, c’était la première on sentait bien la fièvre, au lever du jour on assistait aux premiers flocons s’aventurant dans l’air qui avait soudain ramolli pour leur laisser toute la place. Et ce serait presque hypocrite de passer à côté de ce que ça ramène à ma mémoire tellement ces vers sont ancrés dans notre territoire à tous et rapport à l’hiver: Ah! comme la neige a neigé! Ma vitre est un jardin de givre, Ah! comme la neige a neigé! Qu’est-ce que le spasme de vivre? À la douleur que j’ai, que j’ai! À réciter ces syntagmes par coeur dans les cours du Secondaire on en devenait maboul — non pas tant, mais quand même on devait remplir les cases je me rappelle si bien, on nous faisait jouer au mot manquant: Ah! comme la neige : COMPLÉTEZ _____ / [...] À la douleur que _____ / _____.
Dans la tempête de ce jour, les Odes d’Arvo Pärt aidant, c’est au poète qu’on comparait à Rimbaud pour sa destinée que je pense, comme à chaque première vraie neige de l’année. J’avais dix ans, je lisais Baudelaire et Émile Nelligan. Baudelaire oui étonnant à dix ans, mais pas de mérite ça traînait, prenait poussière dans la bibliothèque de mon père, qui ne lit plus depuis longtemps mais qui avait cette édition livre de poche Gallimard établie par Claude Pichois (1964), avec préface de Jean-Paul Sarte (1947), sur la couverture ces deux femmes nues dans les draps fleuris (Galerie Giraudon). Livre acheté par mon père à Saint-Anaclet-de-Lessard, le 8 octobre 1968; lu par moi quelque vingt ans plus tard. Émile Nelligan c’était ma rue, j’habitais là où ma famille a toujours pignon sur rue la 2e rue du quartier Saint-Pie X à Rimouski, coin avenue Émile Nelligan. Là que j’ai appris à faire du vélo, on dessinait des jeux marelle à la grosse craie aussi avec mes soeurs. Plus tard c’est de ce côté de la maison que je me cachais dans la haie de cèdres pour puffer des cigarettes. Je me pensais invisible. Aujourd’hui la haie est pleine de trous. Nelligan est né à Montréal, mais il était fils de David Nelligan venu d’Irlande et d’Émilie Amanda Hudon de Rimouski, c’est pourquoi l’avenue. Faut voir l’Histoire.
À la poésie je n’y comprenais rien évidemment, je ressentais comme tout le monde, et la beauté juste et le mystère de ce que je ne mesurais pas avait dû m’interpeller, et chacun en aurait pris quelque chose de différent, moi de lui c’était la mélancolie et cette fuite sauvage de l’enfance qui m’ont porté de manière serrée jusqu’à mes seize ans. Après, le vide, et après on va voir ailleurs. Toujours est-il qu’il y avait cette déambulation dans la ville aussi. Et les navires qui me paraissaient là-bas encore plus réels qu’au poète qui n’était pas là-bas. J’y retrouvais un peu Baudelaire en cela et ce n’est pas sans raison, j’ai lu plus tard qu’il avait été une influence importante, tout comme Octave Crémazie, Louis Fréchette, Paul Verlaine, Georges Rodenbach que je ne connais pas, Maurice Rollinat, non plus, et Edgar Allan Poe, qu’on dit. En tout cas avec Baudelaire je traçais des liens, ça partait de la mort, ça descendait dans les gouffres sombres de l’enfance, parce que oui il y en a, épousait des musiques, évoquait des amours passion des amours chair, la solitude également, celle de l’enfance toujours ou celle de la différence s’il y a une frontière à établir entre les deux. Je ne sais pas si je m’y identifiais ou si j’y trouvais une sorte d’exotisme, je ne sais pas et ça m’importe peu, c’est au demeurant de toute cette pâte à pétrir à l’envi avant qu’elle ne durcisse pour de bon qu’il s’agissait, de tout ça mélangé avec mon adolescence. J’avais acheté de ma poche mon premier livre ainsi, Poésies complètes, le seul d’Émile Nelligan, premier poète national édité en 1904 et repris ensuite en 1984 chez Typo dans la collection «poésie» fondée par Gaston Miron notamment, premier livre acheté donc juste à cause de cette avenue sur laquelle je grandissais, avant même de savoir qui c’était ce Émile. Comme quoi je devais chercher mes racines dans les signes qui m’entouraient, comme n’importe quel enfant je suppose, on capte les images et puis viennent les liens, ça se fait tout seul, après on a besoin d’un bon coup de pouce. Du reste je ne parlais pas beaucoup, préférais observer, je parlais seulement quand il le fallait, quand l’expression vocale me semblait une nécessité (à part chanter, j’adorais chanter), lorsqu’elle l’emportait sur mon état d’âme intérieur si je peux dire après-coup. Puis Les Fleurs du mal était comme une bible que je ressortais de temps à autre, je récrivais des poèmes, «Les plaintes d’un Icare» au dédale captivant je l’avais même peint sur mon mur de chambre, à côté d’Anne Hébert et d’Hector de Saint-Denys Garneau. Évidemment je n’aurais pu le dire à l’époque mais c’était sans doute la mort, la mort dans son pouvoir de rédemption, et l’érotisme singulier des Fleurs qui me retenaient tard la nuit à la veilleuse quand toute la maisonnée dormait… Entre Émile et Charles ce lien fort — et ça frappe comme une gifle quand on est trop jeune pour saisir le sens et qu’on pense avec les yeux et son coeur — cette recherche métaphysique reliée à l’appel de l’évasion que l’âme souffrante de juste exister entreprend à travers le mystère de la langue comme chant nécessaire.
À le détester qu’on en venait, Nelligan, quand ses vers on devait les apprendre par coeur ou pour la plus mauvaise mémoire c’était de les recopier sur le revers de son étui à crayons avant l’interrogatoire. On se demandait on était pas con si c’était ça lire un auteur, un texte, un poème peu importe un texte littéraire. De la poésie comme recette de cuisine ou mot caché. Bingo! Si on trouvait, on formait des équipes et on jouait aux pas de géant, comme avec les mathématiques, je détestais ce jeu des pas de géant. Je détestais la compétition, je voulais simplement apprendre. Ils étaient où les amoureux de la langue si pas dans nos écoles dans les années 80? Pensaient qu’on s’en rendait pas compte ou quoi, que tout ce qui nous intéressait c’était de tester nos limites jusqu’à celle de carrément désapprendre avec risque de devenir décrocheur ou de répéter son année? Pour certains ça a été ça. Je ne sais pas si mes questions ont été celles de ma soeur avant d’abandonner, sûrement pas. On n’en a jamais reparlé depuis. En région c’était la situation, comment on se débrouillait ailleurs pour faire aimer le texte? Région pourtant qu’on dit avec le meilleur français de la province, ce qui n’a rien à voir avec le savoir, notre histoire se déversant dans les eaux du fleuve au fur et à mesure de son énonciation. D’une biographie romancée à l’autre, j’ai dû visionné au moins quatre années de suite la vie d’Émile faute de mieux semblait-il pour approcher sa poésie. Qu’il a fini à l’asile? Qu’on le prenait pour un fou dès l’enfance? Que c’est d’un complexe d’Oedipe exacerbé qu’il souffrait peut-être le plus? Pas normal d’avoir le film qui se rejoue tout seul dans la tête les soirs de tempête et de ne pas se souvenir des cours. La littérature et encore plus quand c’est la nôtre de, qu’est-ce qu’il nous en reste? Et au Cégep ils étaient tous occupés à décloisonner les genres et à ne parler que de la chanson tout d’un coup — on écoutait Jean Leloup, Les Rita, d’autres, pour leurs textes, mettons. Rien contre, mais désolée à part la musique il ne m’est rien resté des textes. Juste Baudelaire, que je lisais seule le soir en rentrant de l’école depuis que j’avais dix ans — comprenais rien mais la fascination juste de ce que je sentais important, ne relève pas de la logique, mais du senti que j’aurais aimé qu’on m’apprenne à l’école, qu’on en parle au-delà de ces espèces de soupirs lyriques qui ne dépassaient jamais le premier Ô d’Émile… Et la douleur, le spasme de vivre apprenez-moi que j’avais envie de hurler au sortir des classes à seize heures trente, et que je m’en allais consommer je ne sais plus quelle cochonnerie artisanale dans le Complexe sportif à côté de ma maison sur avenue Émile Nelligan, lieu de toutes les perditions juvéniles de mon enfance avec cet autre lieu qu’on nommait Arcade pour les jeux vidéos (mais pas pour ça qu’on y allait). Et des amis qui se suicidaient, ça tombait comme des mouches; on choisissait le rail du CN, l’eau glacée du Saint-Laurent ou le cabanon derrière la maison. Ou on ne choisissait pas, plutôt: les lieux appelaient, je suppose. C’était comme ça. On parlait d’accidents dans les journaux. Ça passait mieux comme ça qu’on disait. J’étais trop jeune pour toute cette mort. Et c’est là qu’on quitte les livres pour essayer les paradis artificiels, le punk oui, les nuits de death metal je sais plus comment ni pourquoi, le PCP, tout ça. Qui se fondait dans l’odeur nauséeuse des marais salés de Pointe-au-Père. Tout ça qui était plutôt éloigné d’Émile Nelligan et qui est loin de moi à présent, comme une autre vie; je n’ai pas de regrets mais des pertes, des absences qui m’habitent moi et d’autres aussi à qui je repense souvent mais de moins en moins. L’oubli est foncièrement triste, mais la seule solution pour ceux qui restent avec les trous dans la haie.
En tout cas, c’est peut-être pour ça que je n’enseigne pas. Trop à refaire (mais dites, avant, c’était mieux?); je suis de cette génération qui inhalait avant de fumer, si vous voyez ce que je veux dire, dès douze ans on se gelait la face dans la cour de l’école avant d’aller aux cours de français trop pénibles à endurer parce qu’insipides. Et chacun son tour on attendait notre tour, chacun son tour on voyait venir le tour de dire les mots tout haut tout fort, parle plus fort on ne t’entend pas, avoir les regards des camarades sur soi et laisser tomber un bredouillement comme quand on fait les présentations en début d’année et qu’on se met à faire de l’hyperventilation; c’est la gêne de parler devant, autrement c’est de la timidité généralisée, l’enfance qu’on veut fuir avant d’avoir vécu, c’est la sauvagerie encore à cet âge-là et de sortir un mot aussi croche que soi tout croche et qui fait ANNIROU (j’avais pas encore lu Flaubert, plus tard c’est à ce CHARBOVARI que je m’identifiais avant de plonger tête première avec Emma dans la plus magistrale des névroses romanesques au féminin). Ils riaient tous. On passait au suivant. La professeure croyait que c’était là la meilleure façon de nous apprendre à lire Nelligan. Au suivant, disait la chanson, Au suivant! Parce qu’on nous l’a fait avaler de travers au Secondaire qu’on l’a volontairement oublié, Émile Nelligan, avec la gêne et la sauvagerie et tout ce qui emplit cet âge-là, passage si capital dans l’évolution d’une existence. Nelligan lui-même se serait révolté. Aurait comparé la manière de faire à celle de son beau-père le général Aupick (d’ailleurs mort en 1857 date de la parution des Fleurs dont 6 pièces condamnées, et on connait la suite), il aurait déserté l’école comme il a fui le foyer familial pour des déplacements dans la ville plus formateurs encore que toutes les logiques de grande surface, de compétition et de mémoire à court terme de l’institution, du moins celle qui m’a réformée, comme on tente parfois de réformer la nature profonde de l’être humain. Je voulais clore ce texte en parlant de la vengeance de Caliban sur Prospero dans la Tempête de Shakespeare, mais ça aurait été de pousser les liens entre les textes au-delà peut-être de leur pertinence première et respective; la résonance n’a pas de fin. J’aurai tout de même parlé de cette tempête qui a bousculé ma nuit en m’apportant une insomnie digne d’une petite madeleine à saveur de givre.
LA FUITE DE L’ENFANCE
Par les jardins anciens foulant la paix des cistes, | Nous revenons errer, comme deux spectres tristes, | Au seuil immaculé de la villa d’antan. | Gagnons les bords fanés du Passé. Dans les râles | De sa joie il expire. Et vois comme pourtant | Il se dresse sublime en ses robes spectrales. | Ici sondons nos coeurs pavés de désespoirs. | Sous les arbres cambrant leurs massifs torses noirs | Nous avons les Regrets pour mystérieux hôtes. | Et bien loin, par les soirs révolus et latents, | Suivons là-bas, devers les idéales côtes, | La fuite de l’Enfance au vaisseau des Vingt ans.
Émile Nelligan, Poésies complètes, «La fuite de l’enfance», Montréal, Typo (poésie), 1984 [édition originale 1904], p. 87.
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- Publié :
- 9 décembre 2009 / 23:25
- Catégorie :
- écriture
- Mots-clefs :
- Émile Nelligan, Charles Baudelaire, enfance, tempête


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