le cri
Je reprends ici un petit texte donné à Arnaud Maïsetti dans le cadre d’un précédent échange. Son site étant en reconstruction, la page est suspendue dans le virtuel. Et puis l’occasion de continuer à le lire…
Il m’arrive souvent de tomber en rêve, quand pourtant je marche. C’est au lever du jour, alors que les carnets se répètent et se chargent de l’excédent du monde. Dans l’immolation, ce qui ne se dit pas. Le silence court, je note, l’intimité des choses qui est la mort, ce que dit Bataille – des faces battues dans les dédales du métro, le bruit des bracelets d’une femme en sursis, et l’homme mordu par l’insomnie, qui fixe l’arrondi de ma chaussure avant la marche. À descendre. À la remontée on se choque, se cogne nerveusement dans l’escalator, on rêve encore. Peut-être aussi qu’on meurt. On s’immole, on écrit le livre des corps par l’érosion, sans savoir, même, ce qu’écrire veut dire. On occupe les lieux, moi je cherche à cerner ma propre occupation, le dos contre une porte de métro un matin de deuil, tous les matins du monde. Comme d’habitude, on se prend la ville en pleine gueule, raide, souffre les gens blasés, dès la première heure, les regards froids et les respirations épaisses. Je suis heureuse de ça. De tout ça. Le présent est bloqué pour quelques minutes, quelques heures durant il n’en tient qu’à moi, d’abord que je rêve, je traque les signes du désespoir, les désirs muets dans le flot du monde en rade. Je note tout, la blessure qu’elle porte au poignet, je la prends, le désert sur son front à l’autre, je l’emporte et sa voix dedans, comme le cri silencieux d’Edvard Munch. Je ne suis personne, je suis tout l’excédent du monde. On s’éveille, tantôt, dès que je me réveille bordée de ton infini squelette, de ta main sur ma gorge, qui serre tendrement. Je voudrais dire quelque chose, mais je tombe et ce grand cri du monde qui reste emprisonné. Avec toi je meurs en rêve toutes les nuits. Je ne me lève pas, et pourtant, les carnets s’écrivent et débordent.


5 commentaires
Aller au formulaire commentaire | comment rss [?] | trackback uri [?]