au Sparrow (suite)

SCÈNE 1B

Elle était déjà mariée en dépit des faits. Je ne pense pas qu’elle en était consciente. Elle consumait déjà de l’intérieur leur voyage de noces en Galice, la maison d’édition qu’ils mettraient sur pied avec les amis sur Hutchison, le bungalow à revendre avant l’hiver, la Jeep Cherokee, les trois gosses qu’ils comptaient avoir, parce que c’est un chiffre gagnant, les bancs de capelans qui rouleraient encore sur le littoral de l’Estuaire tous les printemps de leur vie. Il ne pouvait en être autrement. Elle me racontait cela sans interruption, en un flot agressant de paroles qui passait par tous les muscles de son visage, encore superbe et rond. Je remarquais les veines bleues sur son cou, l’aorte voulait bondir hors de sa poitrine — la conviction tout à coup c’était le corps de cette fille, depuis le temps que de lui à elle circulaient des promesses; les gens autour avaient abandonné les conversations pour fredonner en choeur un air festif; sa voix à elle ne s’essoufflait pas, elle semblait hurler par dessus celles des convives qu’elle voilait facilement, qu’elle ne devait pas entendre, d’ailleurs; son discours superposé à la mélodie qu’on fredonnait prenait l’aspect d’une valse obsolète, ses derniers mots sont littéralement tombés dans l’épaisseur trouble du silence qui a suivi la fin du flux sonore dont la salle vitrée propulsait l’écho. Elle s’est arrêtée enfin, puis j’ai pris dans un élan de compassion à demi feint sa main qui tremblait d’espoir. De l’espoir bouleversant comme un destin

À la place de ça il a fallu que ,

que tu, qu’elle se marie dans sa tête avant l’heure, sans savoir que toi. Elle n’avait pas idée à quel point elle projetait l’image évidente de son propre avenir, de cette route sorte de course contre le malheur qu’elle traçait pour vous en solo. Son corps et moi le savions. C’était beau peut-être. L’amour sans doute. Toi tu étais plus distant. Rien de très évident je te rassure, seul Jérôme, le serveur à qui tu t’étais déjà lié dans une autre vie devait le remarquer; mais il faut dire que je n’ai pas été surprise que tu disparaisses, Frédéric. Ton départ a fait grand bruit, beaucoup de bruit. Comme le bruit d’une foule rassemblée à l’aréna pour un match de hockey important; comme celui des moteurs qui vrombissent et hypnotisent sur l’autoroute, obscur grondement qui ne s’arrête jamais; ou encore celui du crissement sourd des bottes d’hiver dans la neige quand on est plusieurs à se suivre dans le même sentier dans le bois… celui qu’on entend toujours résonner entre les deux oreilles à l’heure où les cheminées ne fument plus et où il faudrait s’empêcher de penser pour dormir, dormir sans penser qu’il faudrait oublier pour se lever le lendemain matin, que ce ne soit plus, pour que tu n’aies jamais existé.

Parti subitement un jour sans avertir, comme son père avait déguerpi en Floride quand il avait dix ans. Notre père. J’étais plus jeune, trop jeune peut-être pour être en colère aujourd’hui comme il a pu l’être toutes ces années durant – l’est-il encore une fois là-bas, loin d’elle, loin de moi?

C’était, je ne sais pas comment le dire, plus ton père que le mien. Tu es peut-être en Arizona. Quelques années auparavant, on se baignait dans le bleu laiteux de Daytona Beach. J’avais ôté mon maillot orangé pour te faire croire à un jellyfish, tu m’avais traitée d’innocente puis on avait ri fort, étendus sur le sable blanc on avait ri tellement, mon maillot sur la tête, mes yeux plantés dans tes yeux grands comme des trente sous, mes pieds crochés à tes doigts de pied. Tu avais pris un air de cowboy en me disant que le paradis devait être dans la beauté sombre et dure du désert, et la rivière Colorado. Mon corps disait oui surement. Tu étais le plus ténébreux et le plus beau des frères, et maintenant,

on ne savait pas, personne, ce qu’elle allait raconter maintenant, son corps délaissé, ses membres lâches en reste, ses gestes sans échos; au lieu d’effacer progressivement tes traces comme les gens font habituellement en période de deuil, rien, je veux dire rien n’a changé, son même corps et sa même parole se sont simplement fixés dans le devenir du temps, qui lui aussi s’en est allé, il a pris un virage qu’elle n’a pas suivi. Me gardant bien de t’évoquer, je lui parlais quand même de l’Arizona pour la divertir, c’était plus fort que moi. Je rejouais nos histoires de vacances dans le sud de la Floride, des places immensurables avec des noms que je ne savais pas prononcer, Fort Lauderdale; j’en inventais d’autres que j’appelais toutes Tampa Bay parce que quand j’étais petite, c’était ce qu’il y avait de plus facile à retenir – elle écoutait mes histoires discrètement, elle faisait l’autiste. Je lui ai aussi fredonné à maintes reprises Increment Of Love, la chanson de Giant Sand que tu m’as apprise à jouer à la guitare l’automne dernier au chalet de Rémi. Bref, elle, non elle ne s’est pas mise à raconter une autre histoire, non pas d’autre histoire ni pas pas d’histoire du tout, mais la même histoire, le foutu même récit avec la foutue même naïveté de fillette déphasée qui berce le trémolo dans la voix. L’an prochain, elle allait se marier. Ça fait quoi, de savoir qu’on va se marier, Isa? Et elle recommençait, convaincue, enchantée, cherchant ton regard dans le trou noir des chimères qui l’absorbait toujours plus chaque jour, à chaque geste sans retour qu’elle exécutait, à chaque phrase insuffisante, inachevée qu’elle prononçait.


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