au Sparrow
SCÈNE 1A
À notre première rencontre, au Sparrow, elle me parlait mariage avec emphase, à un tel point que j’ai cru que c’était là son seul sujet de conversion. Elle n’en parlait pas comme ça ouvertement – nous étions entre amis, dans un lieu public, c’était la fête à Fred ce soir-là, on avait loué l’étage du dessus pour ses trente ans, qu’il ne faisait pas, je ne connaissais pas tout le monde, elle pas encore. Non elle n’en parlait pas, je veux dire que c’est tout son corps qui me parlait mariage ; sa posture n’étonnait guère, le mariage revient à la mode on dirait, mais dans le contexte, elle me semblait défier les lois culturellement reconnues de la main, le boulevard des frénésies qui accueillait les premiers cabarets du Québec à l’époque de nos parents, des parents de nos parents pour les premiers. Donc oui, son corps. Sa personne, si l’on veut. Tout son être balançait vers la gauche, semblait me dire malgré ce qu’elle était en train de raconter – parlait-elle d’un séjour au Japon ou quelque chose comme ça ?– que l’an prochain, elle se marierait. Ah. On ne se connaissait pas, alors je n’osais trop la questionner, c’eût été indiscret je trouve, elle n’était pas mon amie, je veux dire elle m’apparaissait gentille et tout au premier abord mais, enfin, je pense que je ne voulais pas savoir, que son histoire ou sa joie m’ennuyait, profondément. Avec qui allait-elle se marier, elle ne me l’a pas dit… Ou peut-être un peu finalement, à bien y penser oui c’était l’évidence, ce soir-là
Des doigts couraient sur ta nuque. Je me trouvais en face de vous, je suivais discrètement l’ombre des doigts dans la vitre là derrière, ils enroulaient tes épais cheveux noirs, faisaient des tourbillons, les lissaient trop fort avec les ongles, tu ne devais pas aimer ça je pensais. J’avais probablement tort. Des yeux demandaient toujours tes yeux. Vous buviez la même bière, une noire dont vous aimiez la crème dorée sur le dessus, pour sa texture dense et son gout amer. Coup sur coup vous commandiez la même chose, c’était votre bière ça ! Et vous parliez de vous ensemble, vous pensiez que vous vous complétiez bien, j’imagine, vous vous coupiez sans arrêt la parole, donnant l’impression que chacun ne pourrait finir une histoire à lui seul. Il n’y a qu’aux vieux couples que ça arrive, je pensais. Mais certains trouvaient cela charmant. Tu parlais bien au Je, mais ton Je semblait n’avoir de consistance qu’en étant vous, c’était comme ça, beau peut-être, en tout cas personne ne s’interposait, et en vérité vous en jetiez un peu, certains je pense vous jalousaient terriblement à l’époque… Ah ça oui !
…

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