la zone
Prendre l’avion comme on part à la chasse, lourd de fatigue (affaibli déjà par l’attente en huit clos une fois qu’on a passé les douanes – le chasseur, lui, a fait la route, enjambant les bois morts et les marécages pour se rendre dans les limites de la zone), mais excité, une faim au ventre et pressentant le changement : vues aériennes, forme de nouveauté rare pour l’œil et puissant levier (existentiel ?). Même chose pour les forêts, les prés à perte de vue lorsque le regard est au centre, le sujet immergé, cette matière (le rien ?) qui est pleine mais va loin autour, qui apaise et égare, on voudrait la palper et la donner en cadeau à sa mère pour ses 60 ans. Je pense, la photo comme échappée de la vraisemblance, l’expérience n’a pas de restitution sauf taches, chute de pigments, lignes, stigmates, mots (on le sait, toujours y revenir, cette envie de raconter sans rien dire, celle de prendre des photos en mouvement et de n’y apposer pour légende qu’un mot ou deux: dans le ciel la trace d’un savon mauve et carré, «Lavande»). Et du coup songer à tous ceux qui veulent tant traduire le monde, concept, et de penser «mais qui de le simplement montrer (d’où vient l’exigence, quelle nécessité ?) ?» Chasse de soi, dont on finit par discerner quelques traits dans les houppes de nuages, et de se dire alors «Voilà enfin l’étrangère qui me regarde !» Chasse aux souhaits de se sentir en vie, d’où cependant ces passages obligés dans les sentiers du manque et de l’éloignement (le vol est long, jamais on aura autant pensé à ses proches, aux mutismes de nos enfances, au dérisoire, à demain, oui ma belle bête à demain, parler à son futur comme à son animal domestique). Se faire de communs scénarios de fin du monde (tantôt, ça sentira la mort dans les allées, on formera des bouchons de circulation aux toilettes, vain exutoire dans la prison où l’homme redevient bête – les cieux n’y changent rien), imaginer…
qu’on va prendre quelque chose en vol, capturer le gibier (résoudre l’énigme ?), l’oeil à l’affût scrutant dans l’espace restreint du hublot (comme on aurait envie de l’ouvrir, qu’on se dit, on étouffe ici entassés, trop près, échangeant nos airs, cherchant nos mains, nous reniflant les uns les autres, délimitant notre petit territoire comme on peut, subissant une proximité à en montrer les crocs, prendre sur soi, comme on dit, avant la délivrance). Petit sac de victuailles sous le siège, entre le gilet de sauvetage et le sol de la machine qui s’élèvera (une machine qui vole, on n’arrive jamais réellement à y croire, même une fois bien en l’air). Sol de tôle flottant sur lequel poser les pieds pendant les 8 heures et des poussières à venir (relever les genoux de temps à autre, mais éviter les croisements sinon fourmis, sinon s’attirer la grogne, aucune marge de manoeuvre à l’horizontal, petit sac de victuailles du voisin, énorme pied du voisin, cuisse du voisin parce qu’il est gros – un voisin en avion est toujours gros -, son bras prend l’accotoir ma ceinture est perdue sous ses fesses pardon mon cher Monsieur mais pourrais-je récup… non d’accord je comprends merci et puis se taire pour toujours). Porte de sortie de secours à gauche, suffit d’une légère élévation du menton pour suivre ce qui défile sur l’écran de télévision (c’est là qu’on regrette l’ordinateur portable, qui permettrait au moins de regarder droit devant soi, et ce que l’on veut): j’écoutai Star Trek pour une première fois, sorte de petit gain culturel s’il en est, expérience derrière l’expérience à raconter (du haut des nuages retenu «Toi, j’ai déjà vu ton visage dans un livre d’Histoire») lorsqu’on me demandera «Alors, tu as fait bon vol ?»
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- Publié :
- 31 août 2009 / 10:12
- Catégorie :
- voyage vertical, écriture



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